le sottisier de l'édition

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Blurbs

About me:

[En raison d'une poursuite en diffamation, Le sottisier de l'édition doit surseoir à toutes ses activités. À mon grand étonnement, cette action en justice survient tandis que Le sottisier se voit offrir de collaborer à diverses publications.]

[À cette adresse, deledition@hotmail.fr, Le sottisier garde en consigne chacune de vos pensées.]

[Voici maintenant la première entrée de ce blogue.]

Une correspondance douloureuse

[Enfin, après quelques heures de tâtonnement qui ont servi à me familiariser avec cette nouvelle manière de conférer une existence au texte, sinon à la pensée, à me battre contre ce qui aux jours glorieux de la galaxie Gutenberg aurait été le fait d'un peintre, d'un dessinateur ou même, pourquoi pas, d'un graphiste (chacun son métier, non?), voici que malgré l'imperméabilité de mon âge aux langages de même qu'aux outils de l'informatique, je suis en mesure de proposer au fil des jours à ce curieux lecteur qui tombera par hasard sur cette page un peu plus d'information, disons, éditoriale... sur un monde méconnu.]

Le sottisier de l'édition se propose de vous raconter quelques aventures inédites à la gloire de l'original milieu de l'édition... française, il va sans dire, et littéraire, cela s'entend. Ces histoires sont véridiques, je vous l'assure, mais je n'en suis pas le protagoniste, non, car je suis traducteur, et rien dans mon style d'écriture ne saurait vous procurer une impression différente. De plus, je suis à la retraite, ce qui me donne le temps de mettre en mots les secrètes blessures d'orgueil que l'on m'a confiées. Bien entendu, rien ne m'empêcherait de broder librement autour d'une trame authentique, mais je tiens à vous garantir que pour chaque histoire que je vais raconter, une quantité de lettres et de documents originaux se sont accumulés dans un dossier que j'ai soigneusement monté au cours de nombreuses années.

Who I'd like to meet:


Comme l'affirmait Julien Gracq, « il ne faut pas se scandaliser trop vite, et trop facilement, du refus du premier manuscrit d’un écrivain qui se fera davantage connaître par la suite. Le livre imprimé d’un auteur connu, et classé, qui arrive sur sa table, déclenche chez le lecteur, si impartial qu’il se veuille, une certaine disposition d’accueil dont ne peut jouir aucunement le texte d’un inconnu, non recommandé, parfois manuscrit ». Cependant, et puisqu'« écrire est toujours une aventure, assez longue et souvent éprouvante », il n'est guère surprenant que les mots par lesquels un éditeur signifie son refus à un aspirant écrivain puissent le vexer. Mais ce n'est pas tout à fait le cas de nos jours chez le premier éditeur qui a refusé de publier Gracq. En effet, lorsqu'elle refuse un manuscrit, la NRF écrit que « Nos lecteurs en ont pris connaissance avec attention. L'avis qui a été rendu n'a pas été favorable [quelle charmante allitération dans les T!]. Aussi ne nous est-il pas possible de retenir cet ouvrage pour nos prochains programmes ».

Pour ce qui est de la Librairie José Corti, qui l'a finalement édité, ce qui frappe d'abord, quand on n'ignore pas qu'à ses débuts elle a publié Breton, Éluard et Aragon, pour ne nommer que ceux-là parmi les surréalistes, c'est le changement de cap lorsqu'elle parle d'un manuscrit : « Nous regrettons de ne pas en envisager la publication mais nous travaillons très peu, comme vous le savez sans doute si vous connaissez notre ligne, dans le domaine contemporain français. » Toutefois, chez José Corti, on ne fait pas l'économie d'aménités : « Nous vous prions d'accepter nos regrets et nos excuses. Avec nos sentiments distingués ».

Puisque nous y sommes, jetons un coup d'oeil sur les formules d'usage, ces fameuses lettres types, brèves mais pas toujours assassines, qui simplifient la vie des éditeurs. Chez Grasset, bien que l'on prétende choisir les œuvres « avec le sentiment de la nécessité » plutôt qu'en exploitant un créneau, l'on dit de l'infortuné manuscrit que, « malheureusement, il n'entre pas dans le cadre de nos collections ». Et donc, « nous ne pensons pas que nous pourrions lui assurer une diffusion satisfaisante », diffusion qui malgré tout fait à l'occasion mourir d'envie quelque jeune littérateur au tempérament suicidaire.

Chez Flammarion, on devient émotif. « Hélas », s'exclame-t-on, « l'unanimité ne s'est pas faite autour de votre texte au sein de notre Comité de Lecture ». Remarquez l'envergure capitale de ce comité... mais surtout, veillez à vous souvenir de cette notion d'unanimité lorsque dans un cocktail vous débattrez farouchement sinon brillamment des plus récents textes à joindre à la liste des chefs-d'œuvre littéraires français.

Les Éditions du Seuil ne réussissent pas trop mal non plus dans le style empathique. On n'hésite pas à y prétendre que « malgré tout l'intérêt que nous portons à votre travail, il nous faut malheureusement vous décevoir. En effet, [la lecture de l'infortuné manuscrit] nous a malheureusement [bis] persuadés que cet ouvrage ne saurait trouver sa place dans nos
collections ».

Au reste, les questions de qualité d'une œuvre, de sa quasi perfection ou, à la limite, de son avant-gardisme, ne se trouvent plus depuis longtemps à l'ordre du jour. Lu « avec beaucoup d'intérêt » ou « avec toute l'attention qui convient », un manuscrit n'emporte l'assentiment que s'il correspond, chez Stock, « à ce que nous recherchons dans le cadre de notre ligne éditoriale », chez P.O.L, « à ce que nous recherchons pour nos collections », chez Arléa, « à ce que nous souhaitons publier dans l'immédiat », chez Odile Jajob, « à notre politique éditoriale actuelle », chez Plon, « à notre attente », chez Robert Laffont, s'il « peut s'intégrer à notre programme éditorial », chez Minuit, s'il peut « entrer dans le cadre de nos publications actuelles », et chez l'Olivier, s'il s'inscrit « d'emblée dans l'esprit, la recherche et le ton communs aux textes de littérature française que publie l'Olivier ».

Imaginons un tenace écrivaillon, que l'on nommera Jean-Michel De Clercq, un « fou qui sait, qui a raison contre tous les autres, présents ou futurs », et qui se distingue de Gracq en ce que, lui, il a « beaucoup de goût pour tirer les sonnettes ». Imaginons que Jean-Michel persévère et mets de nouveau à la poste ce qui à l'époque s'apparente davantage à un tapuscrit, plusieurs fois réécrit, corrigé puis retapé en s'inspirant ici et là des généreux commentaires d'amis susceptibles de comprendre son travail. Or l'éditeur type, qui de prime abord ne se distingue pas par sa créativité, n'éprouve aucun besoin de modifier en quoi que ce soit la lettre de refus. À dire vrai, pourquoi réinventer une formule efficace, éprouvée? Sur une période de 13 ans, Jean-Michel reçoit cinq lettres de P.O.L où seule a changé la somme exigée, « pour frais de gestion et d'affranchissement », dans le but de réexpédier l'encombrante liasse, somme qui augmente bien sûr, et qui du franc a été convertie en euros. Chez Gallimard, la mise à jour est aussi d'ordre monétaire. En 12 ans, et six refus [peut-être davantage, mais Jean-Michel ne peut le certifier, en ayant sans doute déchiré quelques-uns sous le coup d'une inadmissible colère], uniquement le pied de page a été altéré. On y observe que le capital de ladite société anonyme est effectivement passé de 11 914 500 francs à 1 690 638 euros. Hormis la disparition de l'adresse télex, tout le reste est identique, de la formule d'introduction, « Vous avez bien voulu nous soumettre votre manuscrit », à celle de salutation, « Nous vous prions de croire, Monsieur, à l'assurance de nos sentiments les meilleurs ».

Cela dit, il se glisse parfois des erreurs. Avant la grande vogue des autofictions, notre Jean-Michel décachète une enveloppe que lui adresse Odile Jabob. La lettre type y comporte un ajout majeur, une explication, bien qu'elle soit un tantinet nébuleuse : « nous ne pouvons publions [sic] pas de témoignages ». Son roman n'a rien du témoignage, mais Jean-Michel n'est pas moins malheureux de recevoir des excuses une semaine plus tard. La lettre, il est vrai, contenait une « une phrase incompréhensible » qui ne discrédite nullement le verdict du comité de lecture puisque, sachez-le, « c'est avec beaucoup d'attention et de sérieux que nous étudions chaque proposition de manuscrit ».

Des plus humbles maisons d'édition, comme l'était Corti lors
des premiers pas de Julien Gracq en tant qu'auteur, on pourrait s'attendre à des réponses sensiblement moins impersonnelles, moins aseptisées. Dans la réalité, la prétendue modestie d'une maison ne sert bien souvent qu'à dissimuler sa petitesse...
Ainsi, le Mercure de France invoque une « éthique » et une
« exigence » les conduisant à « publier peu d'ouvrages ». Dans cette catégorie, P.O.L s'illustre une fois de plus, prétextant que
« malheureusement, notre production étant très réduite, nos choix en sont d'autant plus restrictifs ». Une telle parcimonie semble tout de même bien faste comparée à la modicité de ce mystérieux éditeur qui a expédié à Jean-Michel une lettre sans en-tête ni pied de page, dénuée de tout renseignement sur le destinateur, un refus anonyme.

Il y a Belfond, qui n'envoie pas de lettres, mais un chiche carton non daté, non signé. Il y a Actes Sud, qui dès l'accusé réception a l'élégance de vous prévenir qu'advenant un refus, vous ne recevrez pas « une lettre personnelle », vous n'en saurez même absolument rien. Dans leur cas, un silence courrier « de quatre-vingt-dix jours [...] signifierait que nous n'avons pu retenir votre ouvrage pour publication ».

Si, après ces multiples refus, Jean-Michel De Clercq n'est toujours pas démotivé, je lui conseille fortement de lire La littérature nazie en Amérique, de Roberto Bolaño, où il découvrira nombre d'écrivains tarés dont ni l'œuvre ni l'entêtement n'avaient raison d'être.